La majeure partie des terres situées entre l’Océan Atlantique, la Garonne et l’Adour fait partie d’une vaste région naturelle, bien individualisée par ses caractères géologiques : les Landes de Gascogne. Celle-ci est marquée par de fortes contraintes géophysiques, celles d’un réseau hydrographique peu hiérarchisé (la petite et la grande Leyre et leurs maigres affluents, dans la partie centrale du plateau), d’immenses interfluves privés de drainage naturels donc gorgés d’eau une bonne partie de l’année, des sols siliceux extrêmement pauvres (le podzol landais) formant en profondeur des bancs d’alios imperméables. La flore, à l’état naturel, y est peu variée : genêts, ajoncs, bruyères, molinie et sur quelques monticules argileux, quelques bouquets de pins et de chênes tauzins.
Ce milieu a imposé de lourds déterminismes aux sociétés qui vivaient sur la Lande antérieurement à l’enrésinement des communaux de la seconde moitié du XIXe siècle, lesquelles ont dû composer avec la rareté des ressources naturelles. En effet, la terre est si pauvre qu’elle ne pouvait être cultivée que par l’apport de grandes quantités d’engrais provenant de la litière des moutons transformée en fumier (soutrage) : sans landes pas de troupeaux, donc pas de fumure donc pas de cultures. Grâce à cette fumure animale, ce système permettait deux récoltes annuelles sans jachère sur les mêmes parcelles (céréale d’hiver, comme le seigle, cultivée sur les billons, et céréale de printemps, comme le millet, cultivée dans les sillons).
Cette équation a fondé le fragile équilibre du régime agro-pastoral des sociétés médiévales et modernes de la Lande et rend compte des formes d’organisation de l’espace et des paysages telles que nous permettent de les appréhender au XVIIIe siècle, les cartes de Claude Masse en Médoc et Pays de Buch et celles de Pierre de Belleyme à l’échelle de la généralité de Guyenne, et au XIXe siècle, la carte d’Etat-Major : des îlots de peuplement et d’occupation, reliés entre eux par des réseaux de chemins et de voies de grand parcours, entourés d’immenses étendues de landes et de marécages.
Se fondant sur des données d’époque moderne et du début de l’époque contemporaine (XVIIe-milieu XIXe), Félix Arnaudin et tous les auteurs qui l’ont précédé (abbé Baurein) et qui l’ont suivi (Pierre Toulgouat, Louis Papy, Jean-Pierre Lescarret) postulent l’ancienneté et la fixité de ce système agro-pastoral au cours du temps long, lequel procéderait de l’adaptation aux contraintes d’un milieu immuable. Des approches nouvelles comme l’archéobotanique, la réapparition de textes médiévaux disparus comme le cartulaire de la cathédrale de Dax, des fouilles archéologiques récentes et une dynamique certaine de la recherche dans le département des Landes, conduisent à nuancer la rétroprojection du système agropastoral classique de l’époque moderne sur le Moyen Âge et à reprendre le dossier à nouveau frais. Tel est l’objet du projet Agro-Past qui entend historiciser et mieux comprendre l’organisation de ce système agro-pastoral original en remontant dans le temps et en se concentrant sur la période médiévale. Parmi les questions posées, plusieurs touchent celle de l’organisation de l’espace, de ses logiques et dynamiques de temps long, telles que l’analyse morphologique des photographies aériennes, des cartes et plans anciens permet de les aborder. La commune de Labrit étant un des terrains retenus pour investigation dans le cadre du projet AgroPast, l’étude archéogéographique qui a été commandée par le laboratoire Ausonius porte sur ce territoire et ses alentours.
L’enjeu est d’identifier les logiques et formes d’organisation anciennes de l’espace, qu’ils soient “naturels” (réseau hydrographique en candélabre, tête de bassin versant boisé, zones humides, chapelets de lagunes, etc.), anthropiques (réseau de voies en étoile, voies de grand parcours, semi des parcs, formes plus ou moins planifiées liées à un défrichement, etc.) ou hybrides (formes en corridor associant à un cours d’eau et des zones humides, des chemins longitudinaux, de l’habitat, du parcellaire de drainage, etc.), en essayant, autant que possible, d’évaluer la part du Moyen Âge dans cette “fabrique” des paysages. L’analyse des formes s’opère, soit par la lecture analogique que fait le chercheur à partir des formes observées (“la continuité de ces chemins et limites parcellaires fortes qui dessine ici une vaste auréole circulaire me conduit à interpréter cette forme, par analogie avec d’autres formes bien documentées, comme ceci ou cela”), soit par le tri et le croisement d’informations par « requêtes sur attributs », d’après les données du SIG (“l’alignement de plusieurs parcelles anciennes dédiées à des prairies formant corridor m’amène à formuler l’hypothèse qu’il y avait là, autrefois, un écoulement d’eau lequel a, aujourd’hui, disparu en raison du drainage généralisé des landes depuis la loi de 1857”). Dans les deux cas, il s’agit de faire des liens entre des formes diverses dont la fonction actuelle ne permet plus de comprendre la logique passée, mais qui sont susceptibles de révéler des cohérences, des agencements, des logiques d’aménagement, de distribution ou de desserte insoupçonnés.
L’analyse morphologique que nous avons réalisée à partir des plans cadastraux napoléoniens, de la carte d’Etat-Major et des photographies aériennes de 1950 a mis en évidence plusieurs logiques et grands objets qui organisent la morphologie des paysages du territoire de Labrit et de ses alentours :
- Une très vaste auréole de délimitation centrée, non pas sur le château des Albret, ce que les vestiges conservés laisseraient spontanément penser, mais sur la modeste église paroissiale Saint-Médard mentionnée pour la première fois en 1285 (l’église actuelle, de style néo-gothique date de 1888) ;
- Des chemins locaux formant deux pattes d’oie à l’approche de cette auréole, désignant un dedans et un dehors et fixant l’implantation de l’habitat des paroisses de Vert et de Le Sen ;
- Des voies de grand parcours convergeant vers l’église de Labrit et dessinant, à l’échelle du grand territoire, un réseau polarisé ;
- Une certaine marginalité du château des Albret dans cette organisation de l’espace, à l’écart des voies de grand parcours, desservi seulement par un diverticule de la voie de Gabarret à Sabres et une voie locale qui le connecte à Roquefort. Le château était néanmoins relié à l’église par un chemin direct, ce qui tend à penser que les deux sites ont fonctionné en même temps pendant une longue période ;
- Un habitat très dispersé, s’agissant de ce que nous en montre les plans cadastraux anciens, peu aggloméré aux grandes voies, mais aux formes d’organisation de l’espace agraire, qu’il s’agisse de la trame planifiée en bandes grossièrement parallèles, située à l’ouest du territoire, ou de l’enclos de forme ovale centré sur le quartier de Pechoy, situé à l’est ;
- Dans le secteur de Lucmau, Captieux et Luxey, donc à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Labrit, la présence d’enclos fossoyés, d’une superficie allant de 10 à 80 hectares chacun, formant dans certains secteurs des grappes compactes. Ces enclos étaient associés à des bergeries, ce que les cadastres anciens et la carte de Cassini du secteur évoqué désignent par le terme de parcs. Le terme doit donc être compris — au moins toujours dans ce secteur — comme l’association d’une ou plusieurs bergeries et d’un enclos fossoyé qui le ou les entoure ;
- Ces enclos pourraient avoir servi à parquer les troupeaux de moutons qui n’étaient donc pas laissés libres sur la Lande, contrairement à l’image d’Epinal ancré dans l’imaginaire collectif depuis les photos de Félix Arnaudin à la fin du XIXe siècle. L’hypothèse pourrait être particulièrement intéressante à évaluer, notamment à partir des registres de notaire béarnais, au regard de la transhumance inversée qui voyait les troupeaux pyrénéens passer l’hiver sur la Lande ;
- L’enclos, qu’il soit ovale, circulaire ou patatoïde, de petite ou de très vaste dimension, apparaît comme une forme particulièrement répandue sur les territoires de l’ancienne Lande. Lié aux défrichements, au pacage des troupeaux ou à la protection des cultures, l’enclos semble relever du droit de perprise qui permet l’appropriation individuelle de la Lande et sa mise en défens, ce que les coutumes locales attestent dès le Moyen Âge. La perprise nous paraît être l’arrière-plan juridique de la genèse des formes que nous avons mises en évidence et le fil conducteur de la recherche à conduire dans les archives.




