L’inscription du phare de Cordouan, par l’Unesco, sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité s’inscrit dans une démarche visant à préserver et valoriser ce site exceptionnel et son environnement : le phare, son estran rocheux, les bancs de sable qui l’environnent et sa zone tampon. Le phare étant le seul monument vertical dans un espace très largement ouvert, la préservation des cônes de vue depuis le monument en direction des deux rives de l’embouchure de l’Estuaire de la Gironde constitue un enjeu fort et un point d’attention de l’UNESCO sur le plan de gestion que le SMIDDEST doit élaborer et animer. C’est la raison pour laquelle le syndicat a répondu à l’appel à projet du Ministère de la Transition Écologique et Solidaire en vue d’être accompagné dans l’élaboration d’un Plan de paysage à l’échelle des communes de la zone tampon du site du phare de Cordouan.
Pour autant, le SMIDDEST , qui a une approche transversale de l’Estuaire au travers de l’animation du SAGE (Schéma d’Aménagement et de Gestion des Eaux), n’envisage pas cette candidature au prisme du seul phare de Cordouan et est attentif à ce que ce plan de paysage permette de tisser des liens avec et entre les territoires du Médoc et de Saintonge. La demande est forte, en effet, de la part des collectivités de disposer de contenus renouvelés qui permettent de donner des clefs de lecture des dynamiques complexes qui se jouent sur les rives de l’estuaire (érosion des plages, par exemple) et de faire comprendre les défis qu’elles posent aux acteurs qui doivent y faire face. Si le phare de Cordouan apparaît comme un point fixe à l’horizon, tous les habitants et acteurs du territoire savent que les rives de l’embouchure de la Gironde sont en transformation permanente. Aussi, le projet du SMIDDEST dans le cadre de ce « Plan de paysage » est-il : 1- de créer du sens en apportant aux services de l’État, du SMIDDEST , des collectivités territoriales, des syndicats de bassins, etc., des éléments de récit qui permettent de comprendre les dynamiques d’évolution qui se jouent sur la longue durée dans cette zone de transition entre l’Estuaire et l’Océan, et les défis auxquels les habitants des deux rives ont eu à faire face dans le passé et auxquels ils auront à répondre dans le futur ; 2- de créer du lien entre les acteurs et habitants des deux rives de l’Estuaire autour d’une histoire commune et partagée. En effet, si les unités paysagères identifiées dans les atlas montrent des paysages très typés (falaises, plages de sable, marais, etc), leurs dynamiques et trajectoires procèdent d’une histoire commune, liée aux dynamiques naturelles de l’estuaire, qui font de son embouchure un trait d’union entre les deux rives de la Gironde.
Pour répondre à ces enjeux de construction d’un récit de l’histoire des paysages et de médiation auprès des acteurs et habitants du territoire, le SMIDDEST a souhaité disposer d’une étude d’archéogéographie. Le rapport de cette étude s’organise en cinq parties qui illustrent les différentes dynamiques qui se jouent dans l’embouchure de la Gironde et auxquels les acteurs du territoire ont été, sont et seront peut-être à nouveau confrontés : l’évolution du trait de côte (chapitre 1), la mobilité des fonds sableux immergés et celle des passes de navigation (chapitre 2), l’avancée des sables terrestres (chapitre 3), les transformations de l’occupation et des usages des sols (chapitre 4), l’aménagement des côtes, l’évolution de l’interface terre/mer, l’évolution des zones humides (chapitre 5).
Loin d’être des phénomènes récents ou émergents, comme les médias le laissent parfois penser, ceux-ci procèdent d’une histoire de longue durée qu’un point de vue rétrospectif permet de mettre en perspective.
Les territoires médocains et saintongeais ont ainsi connu d’importantes transformations au cours des 300 dernières années qui procèdent tant de facteurs environnementaux que sociaux. Si les deux rives ont été exposées aux mêmes aléas, elles ne l’ont pas été selon la même intensité et n’ont donc pas connu les mêmes trajectoires. S’agissant de la pointe du Médoc, elle doit être appréhendée dans la continuité du bloc compact de haut-fonds qui la prolongeait vers le nord-ouest et qui, selon une tradition bien ancrée dans la mémoire locale, émergeait il y a encore quelques siècles, à marée basse, au moins jusqu’au plateau rocheux de Cordouan. A partir de la seconde moitié du XVIe siècle, divers témoignages écrits font état de l’amorce d’un puissant processus d’érosion qui semble faire reculer les côtes de façon significative, particulièrement au niveau de la pointe de Grave. C’est dans ce contexte, approximativement dans la première moitié du XVIIe siècle, que le bourg de Carcason, situé en bordure de l’Océan, vers l’extrémité sud du rocher des Olives (secteur actuel de l’Amélie), bascule dans les flots. A partir du début du XVIIIe siècle, ce processus d’érosion peut être caractérisé de façon beaucoup plus précise par les cartes. Celles-ci montrent qu’une forte érosion se produit dans la première moitié du XVIIIe siècle, suivie d’une phase de réengraissement importante dans la seconde moitié du siècle, puis d’une nouvelle phase d’érosion qui se poursuit jusqu’au milieu du XIXe siècle. Ce processus d’érosion touche particulièrement l’ouest et le nord de la pointe de Grave, ainsi que la côte jusqu’à Soulac. Celui-ci s’accompagne, dans le même temps, d’un dépôt massif de sables éoliens qui, poussés par les vents d’ouest, envahissent la presqu’île médocaine. Plusieurs villages et leurs terres sont recouverts par ces dépôts de sables (Saint-Nicolas et Lillan, probablement dans la seconde moitié du XVIIe siècle, Soulac, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle). Ces sables volants provoquent également, probablement dans le courant de la première moitié du XVIIe siècle, le comblement du petit fleuve côtier qui vidangeait les lacs médocains dans l’Océan par l’anse d’Anglemare, laquelle est réduite, au début du XVIIIe siècle, à un appendice. La vidange de ces lacs se réalisera désormais dans l’estuaire, par les marais de Saint-Vivien, au sud de Talais. Si ces dépôts de sables volants sont constants depuis la fin du XVIe siècle, leur volume semble connaître une phase d’augmentation particulièrement aiguë dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, avant de s’arrêter au début du XIXe siècle. Ce processus de dépôt sableux s’observe à la même période et selon la même temporalité sur le rocher de Cordouan dont l’estran atteint environ 700 hectares à la fin du XVIIIe siècle. Durant cette période, les habitants subissent les éléments sans pouvoir en réduire les effets sur le territoire qui reste, par ailleurs, peu peuplé, couvert de marais et de landes, et presque dépourvu de terres agricoles.
Vers la fin du XVIIIe siècle, et alors que se poursuit l’érosion des côtes et la surcharge des terres par les apports de sables éoliens, le plateau de haut-fonds sableux commence à se fragmenter et une érosion sous-marine des deux côtés de la passe de Grave s’opère. Cette dislocation est attestée par les cartes bathymétriques et les témoignages écrits d’ingénieurs qui l’observent in situ et permettent de placer son amorce vers 1785. Il ressort de cette observation que le phénomène des sables volants, poussés vers l’intérieur des terres par les vents d’ouest, attesté dès le XVIe siècle, procéderait plus d’un re-dépôt des sables arrachés au cordon dunaire que d’une mobilisation du stock des sables sous-marins. C’est à cette même période — et sans qu’il ait de relation de cause à effet — que les services de l’État engagent d’importants travaux pour tenter d’atténuer l’érosion des côtes et le volage des sables sur le territoire. Restés jusqu’alors seuls face aux éléments, les habitants de la presqu’île reçoivent ainsi un secours déterminant de l’administration. En application d’un arrêté du 2 juillet 1801 visant à stabiliser les dunes et stopper l’avancée des sables dans les terres, des plantations de pins sont effectuées par le service des ponts et chaussées sur le nord de la presqu’île, puis, dans un second temps, sur le sud. A partir des années 1840, des épis sont construits de Soulac à la pointe de Grave pour défendre le rivage de l’érosion. Dans le même temps, l’assèchement des marais et leur mise en culture, amorcés dès la fin du XVIIIe siècle, sont systématisés permettant une augmentation substantielle des surfaces cultivées. Les effets de ces travaux se font sentir dès la seconde moitié du XIXe siècle. Le désensablement de l’église de Notre-Dame-de-la-Fin-des-Terres, dans les années 1880, en constitue la première expression. Celle-ci précède de peu l’inauguration de la ligne de chemin de fer de Bordeaux au Verdon et l’aménagement de la ville nouvelle de Soulac-les-Bains qui est desservie par une gare. Tournée vers l’intérieur des terres pendant des siècles, la presqu’île se tourne alors résolument vers l’océan avec le développement du tourisme balnéaire qui prend un essor considérable dès avant la seconde guerre mondiale, grâce aux premiers congés payés. Dans le même temps, la poursuite de l’érosion naturelle du fond marin augmente considérablement l’espace maritime accessible aux gros navires en rive gauche de la Gironde. La montée en puissance du port du Verdon dans les années 1930 s’inscrit dans cette dynamique d’ouverture du fleuve en rive gauche. Le chenal de navigation aménagé jusqu’à Bordeaux dans la continuité des eaux profondes du Verdon renforce l’attractivité de la rive médocaine pour le trafic commercial et industriel navigué. Plus au sud, un large estran vaseux sépare la Gironde de l’espace terrestre, où des terres agricoles ont investi le terrain. Ces activités balnéaires et touristiques, agricoles et industrielles, émergentes dans la première moitié du XXe siècle, se renforcent dans la seconde moitié du siècle, malgré les destructions de la seconde guerre mondiale.
Aujourd’hui, le modèle économique qui sous tend l’occupation et les usages des sols hérités des siècles passés est questionné au regard du ralentissement de l’activité portuaire et industrielle du port du Verdon et des signaux faibles du changement climatique en cours. Celui-ci pose la question du risque de submersion des habitations de front de mer, de la pérennité des digues de protection des bords de l’estuaire et de l’avenir de la maïsiculture qui se trouve confrontée à une forte baisse de ses rendements en raison de l’augmentation de la salinité de l’eau pompée dans les fossés de ces anciens marais maritimes asséchés.
Au regard de la presqu’île médocaine, la trajectoire historique de la rive saintongeaise apparaît moins contrainte par les aléas environnementaux, hormis sur la pointe de la Coubre qui partage nombre des problématiques évoquées ci-dessus. Face à l’océan, à l’extrémité ouest de l’embouchure, celle-ci connaît en effet, depuis le début du XVIIIe siècle (et plus antérieurement encore), une très forte variation du trait de côte, avec des alternances de longue périodes d’engraissement et de rapides phases d’érosion, vers l’ouest, d’abord, puis vers le sud, ensuite. Il en résulte un processus, répété dans le temps, selon une périodicité de l’ordre de 300 à 400 ans, de formation d’un épais arc sableux qui isole progressivement un plan d’eau saumâtre (actuelle baie de Bonne-Anse) et l’enferme progressivement dans les terres. L’étang de Beriae et le marais d’Alvert, figurés sur la carte de Masse au début du XVIIIe siècle, constituent les vestiges du plan d’eau isolé lors de la précédente phase de formation et d’engraissement de cet arc sableux, vraisemblablement à la fin du Moyen Âge ou au début de l’époque moderne. Cette forte mobilité du trait de côte se conjugue avec un phénomène de dépôt sableux éolien qui a enseveli, au cours des siècles passés, plusieurs villages et leurs terres, à l’exemple d’Ansoigne, “ville considérable” mentionnée par Claude Masse. Ce phénomène de sables volants sera maîtrisé, dans la seconde moitié du XIXe siècle, grâce à la plantation d’une forêt de pins.
En amont de Saint-Palais et jusqu’à Talmont, la côte saintongeaise procède de dynamiques très différentes en raison d’une exposition moindre à ces aléas naturels, hormis les côtes exposées aux vents de l’Atlantique, à l’est de Royan et de Saint-Georges, qui ont été envahies par les sables volants. Sur cette partie de la côte, le peuplement y est relativement dense dès le début du XVIIIe siècle. Les marais rétro-littoraux y compartimentent l’espace, laissant se développer entre deux étendues d’eau, villages, terres arables et vignes. Ces marais vont être desséchés entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècles pour laisser place à des prairies pâturées. Côté estuaire, les falaises sont entaillées de multiples conches qui permettent à une flotte de petites embarcations d’aller et venir jusqu’aux navires hauturiers ancrés dans le chenal de navigation qui se trouve, aux XVIIIe et XIXe siècles, en rive droite de la Gironde. Cette configuration d’occupations et d’usages des sols va se transformer progressivement mais radicalement au cours du XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui avec la réduction des activités et surfaces agricoles, le développement du tourisme balnéaire, de l’habitat résidentiel et des infrastructures de plaisance et de loisir. Contrairement à la côte médocaine, l’activité industrielle y est réduite, en raison du déplacement du chenal de navigation de la rive droite vers la rive gauche de l’estuaire au début du XXe siècle.
[Cette étude a été réalisée en collaboration avec Catherine Fruchart].




